Les Yamas dans Yoga

Dans ce deuxième article de notre série sur Ashtanga Yoga de Patanjali, parlons des Yamas dans Yoga. Souvent perçus comme des codes d’éthiques, les Yamas sont pourtant bien plus que ça. Ils sont une part essentielle du travail qu’un yogi fait sur lui-même. Cet article vous aidera à comprendre le sens des Yamas et leur importance dans notre vie.

Etymologie et sens

Sanskrit : यम, IAST : Yama

Le mot Yama a plusieurs significations en Sanskrit. Et elles sont toutes essentielles afin de capter le sens de ce terme dans Yoga.

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Yama, c’est la bride qu’utilise un conducteur de char afin de bien diriger ses chevaux. Très souvent, ce mot est également traduit comme « restreindre » ou « freiner ». Mais un bon conducteur de char n’est pas simplement celui qui sait utiliser la bride. Un bon conducteur de char est celui qui comprend ses chevaux, qui sait quand utiliser la bride, quand restreindre et quand laisser libre.

Yama est aussi une expression symbolique pour le chiffre « deux ». Souvent utilisé pour parler des jumeaux, dont les jumeaux de sexe opposé ; dans la philosophie de Yoga, les Yamas sont souvent couplés avec les Niyamas. (L’article sur les Niyamas paraîtra le mois prochain).

Et finalement, Yama est aussi le nom du Dieu de la mort. C’est celui qui préside sur l’esprit des morts et les « juge » sur les actes qu’ils ont commis.

L’importance des yamas

Afin de mieux comprendre l’importance des yamas, je conseille également la lecture des articles suivants :

Imaginez un instant que vous sachiez quoi faire à tout moment. Que vous n’ayez aucun doute sur votre place dans le monde. Qu’il n’y a pas de conflit autour de vous. Que vous vous sentiez en sécurité. Que vous puissiez paisiblement faire votre route, que ce soit sur la voie de Yoga ou dans la vie.

Impossible ? Pourtant, c’est la voie de Dharma (ce qui est juste). C’est ce qui arrivera si tout le monde n’empruntait ne serait-ce que 10% du chemin de Yoga, tel qu’il est décrit dans les textes ! Parce qu’un esprit qui rentre en Yoga n’est pas turbulent. Il n’est pas agité. Il ne cherche à accumuler ni les expériences ni les acquis pour prouver qu’il existe. Il sait qu’il existe.

Mais le plus grand obstacle dans la voie de Yoga est justement cet esprit. Il ne sait pas qu’il existe, et sent le besoin incessant de prouver son existante. Alors il accumule, cherche les acquisitions. Il désire, il a peur. Et à travers les peurs naissent les conflits.

Imaginez l’esprit comme un char à 5 chevaux (nos 5 sens). Les yamas sont la bride avec laquelle on peut maîtriser (maîtriser – mais pas restreindre, pas contrôler) ces 5 chevaux. Ainsi, nous donnons une direction à notre esprit vis-à-vis de ses interactions avec le monde externe, qui impacte fortement la façon dans laquelle l’esprit interagit avec notre monde interne aussi.

Ça vous est déjà arrivé d’être passager dans une voiture conduite par un mauvais conducteur ? Qui vire de gauche à droite, qui freine fort et accélère rapidement ? Ça, c’est notre mental la plupart de temps.

Et est-ce que vous avez eu l’occasion d’être un passager dans une voiture conduite par un conducteur professionnel ? Où on ne ressent même pas quand il utilise les frein (d’ailleurs, les supers conducteurs n’utilisent que très peu les freins !)

Comparez les deux cas, et vous comprendrez l’impact des yamas sur nous !

Comment intégrer les yamas dans notre vie

Dans les Sutras II.33-34 Patanjali dit :

वितर्कबाधने प्रतिपक्षभावनम्॥३३॥
वितर्का हिंसादयः कृतकारितानुमोदिता लोभक्रोधमोहपूर्वका मृदुमध्याधिमात्रा दुःखाज्ञानानन्तफला इति प्रतिपक्षभावनम्॥३४॥

vitarka-bādhane pratiprakṣa-bhāvanam ॥33॥
vitarkā hiṁsādayaḥ kr̥ta-kārita-anumoditā lobha-krodha-moha-āpūrvakā mr̥du-madhya adhimātrā duḥkha-ajñāna-ananta-phalā iti pratiprakṣa-bhāvanam ॥34॥

Quand les pensées (et désirs) nous incitent à aller vers les actions injustes (contre les yama/niyama), il est important de cultiver la pensée opposée. Car les actions induites par ces pensées perverses, qu’elles soient commises par nous ou acceptées par nous, sont la cause principale de la souffrance et de l’ignorance.

Derrière chaque pensée (émotion, désir et acte) injuste est l’ignorance et/ou la mauvaise compréhension de la réalité. C’est souvent cette perception fautive qui nous induit en erreur et nous incite vers les émotions comme la colère, la jalousie ou encore le désir de faire du mal à autrui (ou à soi-même). La plupart de notre souffrance, de tout ce qui ne va pas dans nos vies, mais aussi dans le monde, trouve sa cause dans ces pensées perverses qui nous induisent en erreur.

Afin de s’éloigner de ces pensées, Patanjali nous incite à cultiver la pensée opposée. Dans mon expérience, cultiver la pensée opposée passe par la compréhension de pourquoi la pensée est présente tout court. Par exemple, pourquoi ai-je envie de faire du mal à quelqu’un ? En contemplant cela, presque automatiquement la pensée opposée (Ahimsa) s’installe.

Les 5 Yamas de PatanjalI

Avant de parler des 5 yamas décrits dans les Yoga Sutras, il est important de se rappeler que les Yoga Sutras furent avant tout un manuel pratique. Comme est toujours le cas quand on formule les manuels pratiques, il est sous-entendu que la personne qui suit le manuel a déjà des bases et des connaissances théoriques (et d’ailleurs, a déjà suivi d’autres pratiques). Patanjali le signale d’ailleurs dans son premier sutra en utilisant le mot « anushasanam).

En ce qui concerne les Yamas, ils sont directement basés sur Dharma Shastra (les manuels de Dharma).

La façon la plus simple de voir Dharma c’est de le voir comme ce qui nous permettra tous de réussir les 4 objectifs de la vie sans conflit et sans souffrance. Ainsi, Dharma shastra cherche à nous donner une voie qui assure que nous vivions en harmonie avec nous même, avec nos proches, avec la société et avec la nature. Car ce n’est qu’ainsi que nous pouvons réellement accomplir ce grand potentiel présent en nous.

C’est sous cet angle de Dharma que je vais tâcher à définir les 5 yamas.

A noter : Ce qui suit n’est qu’un résumé de chaque concept. Mais chacun de ces concepts est tellement profond que l’on pourrait facilement écrire un livre dessus !

Ahimsa (La non-violence)

Sanskrit : अहिंसा, IAST : Ahiṃsā

Le mot himsa veut dire « nuire », « frapper ». Le préfix « a » est utilisé pour signaler « l’absence de ». L’absence de « nuire » est Ahimsa. Cependant, si je ne frappe personne, si je ne nuis à personne, mais malgré cela je suis rempli de colère contre le monde ; est-ce que je suis la voie d’Ahimsa ? Pas tout à fait !

Lorsque nous parlons des yamas (et des niyamas), on ne parle pas uniquement de l’action. On parle aussi de la pensée et la parole. Alors Ahimsa est « l’absence de pensée, parole et acte » qui nuisent autrui.

Ahimsa a une place vraiment spéciale dans l’hindouisme. Mahabharata, qui raconte l’histoire de la plus grande guerre de l’antiquité, place malgré tout Ahimsa comme le plus grand des dharmas. Plusieurs commentateurs sur les Yoga Sutras voient Ahimsa presque comme une finalité : le plus important des 5 yamas. Ce n’est pas sans raison.

Posez-vous la question suivante : pourquoi aurais-je envie de nuire à quelqu’un ? Et dans la réponse à cette question, vous verrez découler toutes nos peurs, toutes nos faiblesses.

De mon expérience, on ne peut pas travailler directement sur Ahimsa. Je l’ai toujours vu comme un état qui s’installe lorsque nous effectuons un travail de fond sur nous. Plus on se comprend, plus on est en paix, et plus l’envie de nuire disparaît. C’est presque comme si le fait de suivre les autres yamas et niyamas nous conduisaient sur la voie d’Ahimsa.

Mais à filtrer avec Dharma : Posons Ahimsa dans la vie mondaine. On voit quelqu’un frapper et nuire à quelqu’un. Que devons-nous faire ? Devons-nous prétendre ne rien voir ? Devons-nous intervenir ? Et si la seule manière d’arrêter cette personne, c’est à travers la violence ? Que devons-nous faire ?

La voie de Dharma nous enseigne que celui qui accepte une injustice est tout aussi responsable de cette injustice que celui qui la commet. Ahimsa ne signifie pas pacifisme. Ahimsa veut dire ne pas avoir le désir de nuire mais cela ne veut pas dire que sous prétexte que nos paroles/actes peuvent nuire, on ne doit pas faire ce qui est juste, et ce qui doit être fait.

Satya (La vérité)

Sanskrit : सत्य, IAST : Satya

Le mot « Satya » est souvent traduit comme ne pas mentir. Si je dis que je suis un homme qui a des cheveux blancs, je ne mens pas. Mais est-ce que pour autant je dis « Satya » ?

Satya vient de « Sat ». Sat c’est ce qui existe, ce qui est valide et ce qui est réel. Une meilleure traduction pour Satya sera ce qui est vrai, ce qui est sincère, ce qui est pur et ce qui vertueux. Afin de capter Satya, il est nécessaire de comprendre les 5 styles de vrtti (processus du mental) dont nous parle Patanjali. Ces 5 styles de vritti représentent les différents styles de processus qui se passent dans notre mental. Certains de ces processus causent la souffrance (comme la cognition erronée) tandis que d’autres ne causent pas de souffrance (comme pramana : la cognition juste).

Dans la philosophie indienne en générale et Yoga en particulier, on donne beaucoup d’importance à la cognition juste et valide de la Réalité (la majuscule dans la Réalité n’est pas une faute d’orthographe !). Satya est tout ce qui nous amène vers la cognition juste de la Réalité.

Lorsque nos paroles, pensées et actes sont tournés vers la recherche, la transmission et la contemplation de la vertu et de la Réalité, nous sommes sur la voie de Satya.

Asetya (Ne pas voler)

Sanskrit : अस्तेय, IAST : Asteya

Tout comme pour Ahimsa, Asteya aussi dénote l’absence (le préfix « A ») de « Steya », qui signifie voler, pillage, brigandage. Et de nouveau, nous ne parlons pas uniquement de l’acte de voler. Mais également la pensée et la parole qui le précèdent.

Qu’est-ce qui génère le désir de voler ou prendre quelque chose qui ne nous appartient pas ? Très souvent, c’est lié aux émotions telle que la jalousie, mais c’est aussi lié à peut-être la plus grande des fautes que nous faisons : nous définir uniquement à travers nos acquis. J’ai plein de bijoux. Et quelque part, cela devient la définition que l’on se donne. Et génère la souffrance.

Ce yama d’Asteya est aussi basé sur dharma. Prenons un exemple. C’est le droit d’un roi/gouvernement d’imposer les impôts sur le peuple et le devoir du peuple de les payer. Cependant, c’est également de devoir du gouvernement d’utiliser ces impôts pour le bien du peuple. Mais un gouvernement qui impose les impôts uniquement pour remplir ses caisses (ou encore pour cacher ses propres faiblesses) est dans « Steya ». De même, si les impôts sont justes, ne pas les payer devient « Steya ».

Asteya est un des yamas qui impactent fortement la construction d’une société juste. Mais le travail que fait un yogi sur asteya lui montre aussi les fautes de pensées qui peuvent facilement devenir un obstacle dans la voie de Yoga et l’empêcher de progresser.

Brahmacharya

Sanskrit : ब्रह्मचर्य, IAST : brahmacarya

Brahma veut dire « l’absolu », « celui qui existe en soi ». Dans la trinité hindou, Brahma est celui qui crée. Dans Yoga, Brahma représente tout ce qui est « Sat » : ce qui existe, ce qui est réel.

Carya veut dire « s’engager », « comportement », « ce qui est pratiqué ».

Souvent vu comme le célibat, Brahmacharya est un des yamas les plus mal compris de Yoga. Traduit littéralement, Brahmacharya signifie s’engager dans une voie juste qui nous amènera vers l’absolu présent en nous. On peut voir l’intégralité de la voie de Yoga comme étant Brahmacarya.

Brahmacharya est aussi une des 4 étapes de la vie. Dans l’Inde traditionnel, on parlait des 4 étapes de la vie. La première de ces étapes, Brahmacharya, était celle où on étudiait et on apprenait (avant d’aller vers la deuxième étape qui consistait en la vie mondaine). Durant cette étape, il était considéré important de s’éloigner des désirs mondains et de se concentrer sur nos études, pour que l’on puisse apprendre avec dévotion et persévérance.

Quelque part, un yogi est sans cesse dans cette étape d’apprentissage. Car sans dévotion à la pratique, la voie de Yoga reste inaccessible. Quelque part, Patanjali place Brahmacharya dans les yamas pour nous inciter à nous éloigner de ce qui nous empêchera de suivre la voie de Yoga, et garder la pratique comme notre priorité numéro 1 !

Globalement, Brahmacharya signifie vivre une vie basée sur le dharma, une vie juste où nous ne sommes pas juste les esclaves de nos désirs.

Aparigraha (La non-convoitise)

Sanskrit : अपरिग्रहः, IAST : Aparigraha

Traduit littéralement, aparigraha signifie « sans possession », « renonciation des acquis matériel ». Dans certaines écoles, Aparigraha était traduit comme le vœu de pauvreté et une invitation à la vie monastique.

Mais qu’est-ce qui nous appartient réellement ? Notre maison ? Notre voiture ? Nos vêtements ? Notre corps ? Un jour ces choses sont là. Un autre jour elles n’y seront plus. Notre connaissance et notre sagesse ? Pourtant plus on avance dans la voie de Yoga, plus on se rend compte que nous ne sommes que les conduits de la connaissance. Mais la connaissance ne nous appartient pas non plus ! Elle vient d’ailleurs !

Parfois, quand on se rend compte de cela, on a l’impression que le yama d’Aparigraha cherche à nous éloigner des 4 objectifs de la vie. Ce n’est pas le cas. Aparigraha nous incite à comprendre que nos possessions ne sont qu’éphémères. Dans mon expérience personnelle, quand aparigraha s’établit dans nos esprits, cela amène une profonde paix intérieure. D’ailleurs, je l’ai toujours vu comme étant le Yama clé qui nous permet de suivre les autres yamas et niyamas.

Les autres yamas

Les 5 yamas précédents viennent des Yoga Sutras de Patanjali. Cependant, d’autres textes ajoutent d’autres yamas venant des textes de Dharmas.

  • Kṣamā (क्षमा) : Pardonner. (A regarder : l’importance de pardonner)
  • Dhrti (धृति) : La fortitude et la persévérance.
  • Dayā (दया) : La compassion.
  • Ārjava (आर्जव) : Être sincère et s’éloigner de l’hypocrisie.
  • Mitāhāra (मिताहार) : Être mesuré dans ce que nous consommons.

Au fur et à mesure, j’ajouterai des articles qui approfondissent ces yamas également.

  • Laura dit :

    Milles merci pour ton article, j apprécie beaucoup ton travail sur les yoga sutras qui à chaque fois, m éclaire un peu plus!

  • Emmanuelle dit :

    Lumineux !

  • Helen Haynes dit :

    Merci pour ces articles avec des explications si claires

  • ISABELLE DEWILDE dit :

    Quel plaisir de lire chaque semaine vos articles si complets, éclairants pour me mettre en chemin en Yoga. 🙏

  • Cédric dit :

    Merci beaucoup pour ces éclaircissements très utiles!
    En fait Asteya et Aparigraha se ressemblent beaucoup, de même que Satya et Bramacharya.

    • Pankaj Saini dit :

      Ils sont effectivement tous liés, Cédric. Même Ahimsa. C’est le désir de possèder qui donne naissance à mensonge, qui donne naissance au désir de blesser autrui. Donc une fois aparigraha est présent, Brahmacarya devient presque une seconde nature, et Satya en découle. Ahimsa s’installe et asteya est présent car l’esprit ne capte même plus la raison d’être de steya !

  • Maryse VdB dit :

    Très intéressant et si le monde pouvait fonctionner de cette façon…?

    • Pankaj Saini dit :

      Bonjour Maryse,

      Si le monde pouvait (devrait) fonctionner comme ça, je dirais que presque 90% des problèmes en face de nous aujourd’hui, que ce soit titre individuel ou titre social, disparaitront. C’est mon plus grand souhait (et la raison d’être de Yoga Laboratorium) que l’on puisse y arriver.

      Belle journée

      Pankaj

  • Christine dit :

    Merci c’est très éclairant car je cherche à étudier les sutras et vos explications sont précieuses 🙏🏻

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